Le Horla - Guy de Maupassant

Comme il est profond, ce mystère de l'Invisible ! Nous ne le pouvons sonder avec nos sens misérables, avec nos yeux qui ne savent apercevoir ni le trop petit, ni le trop grand, ni le trop près, ni le trop loin, ni les habitants d'une étoile, ni les habitants d'une goutte d'eau... avec nos oreilles qui nous trompent, car elle nous transmettent les vibrations de l'air en notes sonores. Elles sont les fées qui font ce miracle de changer en bruit ce mouvement et par cette métamorphose donnent naissance à la musique, qui rend chantante l'agitation muette de la nature... avec notre odorat, plus faible que celui du chien... avec notre goût, qui peut à peine discerner l'âge d'un vin !

Ah ! si nous avions d'autres organes qui accompliraient en notre faveur d'autres miracles, que de choses nous pourrions découvrir encore autour de nous !

[...]

Certes, la solitude est dangeureuse pour les intelligences qui travaillent. Il nous faut, autour de nous, des hommes qui pensent et qui parlent. Quand nous sommes seuls longtemps, nous peuplons le vide de fantômes.

14 JUILLET - FÊTE DE LA RÉPUBLIQUE.

Je me suis promené par les rues. Les pétards et les drapeaux m'amusaient comme un enfant. C'est pourtant fort bête d'être joyeux, à date fixe, par décret du gouvernement. Le peuple est un troupeau imbécile, tantôt stupidement patient et tantôt férocement révolté. On lui dit : « Amuse-toi. » Il s'amuse. On lui dit : « Va te battre avec le voisin. » Il va se battre. On lui dit : « Vote pour l'Empereur. » Il vote pour l'Empereur. Puis, on lui dit « Vote pour la République. » Et il vote pour la République.

Ceux qui le dirigent sont aussi sots ; mais au lieu d'obéir à des hommes, ils obéissent à des principes, lesquels ne peuvent être que niais, stériles et faux, par cela même qu'ils sont des principes, c'est-à-dire des idées réputées certaines et immuables, en ce monde où l'on n'est sûr de rien, puisque la lumière est une illusion, puisque le bruit est une illusion.

[...]

Quand cette intelligence demeurait encore à l'état rudimentaire, cette hantise des phénomènes invisibles a pris des formes banalement effrayantes. De là sont nées les croyances populaires au surnaturel, les légendes des esprits rôdeurs, des fées, des gnomes, des revenants, je dirais même la légende de Dieu, car nos conceptions de l'ouvrier-créateur, de quelque religion qu'elles nous viennent, sont bien les inventions les plus médiocres, les plus stupides, les plus innaceptables sorties du cerveau apeuré des créatures. Rien de plus vrai que cette parole de Voltaire : “ Dieu a fait l'homme à son immage, mais l'homme le lui a bien rendu. ”

[...]

Beaucoup de personnes à qui j'ai raconté cette aventure se sont moquées de moi. Je ne sais plus que penser. Le sage dit : Peut-être ?

[...]

Ah ! le vautour a mangé la colombe, le loup a mangé le mouton ; le lion a dévoré le buffle aux cornes aiguës ; l'homme a tué le lion avec la flèche, avec le glaive, avec la poudre ; mais le Horla va faire de l'homme ce que nous avons fait du cheval et du bœuf : sa chose, son serviteur et sa nourriture, par la seule puissance de sa volonté. Malheur à nous !

Pourtant, l'animal, quelquefois, se révolte et tue celui qui l'a dompté... moi aussi je veux... je pourrai... mais il faut le connaître, le toucher, le voir !

[...]

Après l'homme le Horla. — Après celui qui peut mourir tous les jours, à toutes les heures, à toutes les minutes, par tous les accidents, est venu celui qui ne doit mourir qu'à son jour, à son heure, à sa minute, parce qu'il à touché la limite de son existence !

Non... non... sans aucun doute,... il n'est pas mort... Alors... alors... il va donc falloir que je me tue moi !...

Guy de Maupassant - Le Horla - Version de 1887

Viper mercredi 22 janvier 2020 : 12:34 Lecture

Liberté d'expression :

Par BrokenClock, mercredi 22 janvier 2020 à 21:44

Excellente sélection ! Tu aurais dû mettre un lien vers le texte complet quand même : https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Horla_(recueil,_Ollendorff_1895)/Le_Horla

Par Luc, jeudi 23 janvier 2020 à 12:22

Ne serait-ce pas donner trop de visibilité aux bêtises mesmériennes ?
C'est d'ailleurs vraiment dommage que De Maupassant se vautre dans les charmes de ce charlatan.
Ou bien, est-ce un exercice récursif de sa propre démonstration ? Je ne pense pas, je crains qu'il fut convaincu par le magnétisme.

Flux RSS des commentaires

Donner son avis

les indications suivies d'un * sont obligatoires

Filtre anti-spam

Votre IP est : 18.232.186.117.
En cliquant sur poster, vous acceptez qu'elle soit enregistrée et vous engagez à ce que votre commentaire respecte la législation en vigueur.
Je supprimerai tout commentaire hors de propos.

Se souvenir de mes informations